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Déc 08 2015

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CAFÉ / DÉBAT : De Damas à Paris

  • Actualité du débat sur la situation syrienne
    Uni*T est une association franco tunisienne qui  a été fondée au lendemain de la révolution tunisienne [1]. Composée essentiellement de binationaux et de tunisiens de France qu’on appelle par facilité les « deuxièmes générations » (Geisser 2012 [2]) déjà engagés par le passé [3], elle travaille sur ce qui travaille la conscience collective des tunisiens de la diaspora (qui ne sont plus l’immigration tunisien ce qui n’empêche pas d’être solidaire des luttes de l’immigration dont nous sommes les héritiers), tout en intégrant la dimension arabe qui demeure centrale dans son horizon [4].
    Nous avons donc depuis trois ans travaillé sur/avec les questions qui font débat, dans un cadre que nous voulions pluraliste et propice à une réflexion théorique avec une visée pratique.
    La Syrie fait partie des sujets que nous avons souhaité éviter depuis le début de la révolution. Et ce pour plusieurs raisons, que nous devons être aujourd’hui en capacité de formuler et de formaliser.
    1. La première est l’aspect passionnel de ce sujet et des analyses contradictoires sur la situation politique. Le champ politique associatif et tunisien a été profondément clivé (Dot-Pouillard 2013 [5]) ce qui a empêché tout débat serein sur ce sujet. Non pas que dans le cadre de notre association, cette question fasse débat, à titre individuelle nous avons souvent fait des choix clairs, mais collectivement, il n’était pas alors possible de faire émerger une position politique cohérente
      Si dès le début, nous étions une majorité à soutenir le soulèvement (là encore, l’utilisation du champ sémantique demeure important, nous aurions écrit « Révolution » il y a encore peu de temps…), et à garder en tête les crimes des Assad, le massacre de Hama de 1982 étant encore dans tous les esprits et servaient alors de boussole pour beaucoup d’entre nous. La « Syrie, État de barbarie »  de Michel Seurat [6], fut en cela un ouvrage éclairant.
    2. Toutefois, très vite les évolutions du terrain ont profondément transformé la nature du conflit et les stratégies des forces en présence : (a) L’engagement du Hezbollah (les combats, les défaites et les victoires de cette organisation furent pour beaucoup une porte d’entrée dans la militance), qui fut un des acteurs les plus importants de la Résistance contre Israël, dans le conflit syrien ; (b) l’engagement des forces réactionnaires (bien que l’expression semble dater elle n’en perd pas son sens)  arabes (Arabie Saoudite, EAU essentiellement) aux côtés des opposants à Assad, alors qu’au même moment ces régimes faisaient le choix de soutenir un coup d’état contre le gouvernement à dominante Frère Musulman de  Morsi ; tout en tentant de déstabiliser la jeune démocratie tunisienne et son expérience pluraliste et innovante (la troïka, alliance d’islamistes, de nationalistes libéraux arabe et de sociaux démocrates) ne pouvait que nous interroger.
    3. Il s’agissait donc, aussi, de faire un bilan politique des Printemps Arabes via le détour par la Syrie, des espoirs qu’ils ont suscités et des blocages successifs auxquels nous avons assisté, en réinterrogeant la pertinence de la politique étrangère française dans le monde arabe depuis le début des révolutions de 2011  (affaire Alliot Marie et la proposition du savoir faire français à Ben Ali en 2011, frappes françaises en Syrie aujourd’hui qui servent largement notre l’industrie d’armement français, etc.).
    4. La question essentielle pour nous étant de continuer à promouvoir les forces démocratiques syriennes (sans exclusion d’aucune force politique), tout en étant lucide sur « le parti pris pro-impériales » de ces forces, l’émergence d’une démocratie pluraliste pour tous en Syrie.
      (5) les récentes actions terroristes ou violentes en France (le champ sémantique est à définir), la force d’attraction du terrain de guerre syrien pour une jeunesse française en quête de sens, de sensation fortes, pose le problème au cœur de la réflexion sociale en France, et devrait pousser à la modestie, l’ensemble des commentateurs sur ces questions.
    5. Prendre le temps de questionner « la fabrique de terroristes », qui des Buttes Chaumont à Ettadhem offre comme horizon d’action le terrain syrien, avec une visée généalogique, pour dresser une continuité ou une rupture avec les mouvements précédant.
    6. La prolongation de l’état d’urgence en France musèle toute expression de la contestation citoyenne du gouvernement dans l’espace public français
      Il convient donc d’avoir en perspective ces éléments, dans le cadre de cette rencontre.
  • Les hypothèses qui nous animent ?
    Aujourd’hui, nous voulons avant tout pouvoir aborder les hypothèses en cours sur la question du « terrorisme », du « radicalisme violent » (Koskhorkovar 2015 [7]), du « jihadisme »…. Depuis trois ans, en Tunisie et en France, cette question perturbe le quotidien des peuples, et restructurent le champ idéologique et politique.
    Les paradigmes classiques que nous avions l’habitude de mobiliser, étant de moins en moins opérationnels pour comprendre ce qui se passait sous nos yeux. Qu’est-ce que ce Jihadisme nouveau, composé de jeunes gens, aux rapports à la norme religieuse plus que distendue ? Comment expliquer que des jeunes qui n’étaient pas salafistes au début de la révolution tunisienne et qui quelques années après ne trouvent dans cette voie que la seule issue? Où en est le champ des acteurs politiques aux référentiels religieux, dont le passage aux affaires en Égypte et en Tunisie a démontré la capacité et la volonté d’intégration politique et sociale, et d’adhésion au système libérale. Et dont une partie des acteurs considérés comme les plus orthodoxes ou les radicaux fait le choix de soutenir les retours autoritaires (Égypte 2013), laissant un espace pour des acteurs ne se retrouvant dans aucune de ces logiques ? Qu’est-ce que Daech au fond [8], et comment expliquer qu’un groupement incluant des salafistes et des anciens officiers du parti Baas de Saddam puissent avoir autant de succès sur le terrain, mais aussi puisse exercer une telle force d’attraction pour une jeunesse arabe et européenne défavorisé ?
    Ce sont ces questions, plus que ces hypothèses qui vont animer l’articulation de ce débat. En intégrant le fait que les, explications ne peuvent être que multifactorielles, mais aussi la séquence historique dans laquelle nous nous trouvons.
  • Les objectifs de cette rencontre
    A travers cette rencontre, nous voulons permettre à des acteurs, des militants de débattre, de confronter leurs points de vues, pour nourrir une réflexion en cours et donner des pistes pour penser et agir cette interpénétration (Gole 2005 [9]) des mondes arabes et des mondes européens, à travers l’émergence d’une violence d’acteurs violents non identifiés (terroristes, radicaux, néo fondamentalistes ?).
    Permettre d’avoir une compréhension objective (mais après le déroulé que nous venons de poser, est il pertinent de parler d’objectivités ?) pour mieux percevoir les conséquences de la situation syrienne dans le champ politique  français et tunisien.
    Cette réflexion devant servir de base pour une action associative et politique en France et en Tunisie, afin de penser la solidarité en dehors des cadres d’appartenance primaires (solidaire contre son camp naturel, solidaire parfois contre sa mouvance intellectuelle, solidaire pour des valeurs, pluralistes, et profondément endogène dans notre conscience collective).

 

 

[1]    http://www.uni-t.fr/charte
[2]   Vincent Geisser, « Quelle révolution pour les binationaux ? Le rôle des Franco-Tunisiens dans la chute de la dictature et dans la transition », Migrations Société, n° 143, vol. 24, 2012, p. 155-178
[3]   http://regardtunisiendiaspora.blogspot.fr/2013/02/temoignage.html
[4]   http://www.uni-t.fr/lemancipation-arabe-et-la-revolution-tunisienne-du-point-de-vue-dunit/
[5]   Nicolas Dot-Pouillard. A la recherche de  » l’ennemi principal  » : lorsque la crise syrienne déboussole les gauche     arabes. François Burgat et Bruno Paoli. Pas de printemps pour la Syrie. Les clés pour comprendre es acteurs et les défis de la crise (2011-2013), La découverte, pp.240, 2013. <halshs-01063645>
[6]   Michel Seurat L’Etat de barbarie Presses universitaires de France, Paris, 2012
[7]   Farhad Khosrokhavar Radicalisation, editions EMSH 2015
[8]   Matthieu Rey, « Aux origines de l’État islamique », La Vie des idées, 17 mars 2015.
http://www.laviedesidees.fr/Aux-origines-de-l-Etat-islamique.html
[9]   Nilufer Gole Interpénétrations. L’Islam et l’Europe, Paris, Galaade Éditions 2005

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