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Fév 19 2017

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Défendre les minorités face à la montée des populismes : leçons de l’expérience canadienne avec Haroun Bouazzi

Deuxième atelier hybride diasporique : rencontre-débat avec Haroun BOUAZZI, porte-parole de l’association AMAL-Québec : 28 Janvier 2017

 

L’association Unit organise depuis maintenant plusieurs années des rencontres autour de la question de la démocratie tunisienne et du rôle de sa diaspora. Nous élaborons ainsi l’analyse que la diaspora tunisienne à l’étranger, au-delà de ces différentes catégorisations et de son pluralisme, demeure un acteur incontournable de la transition politique. Non pas en raison d’un quelconque avantage ou privilège, mais plutôt en tant que partie intégrante des marges tunisiennes, qui s’incarnent à travers les populations marginalisées, pour des raisons économiques, sociales, culturelles, religieuses. Ce parti pris fait que nous devons collectivement des ponts et des alliances avec les différentes « marges  tunisiennes », avec une perspective de transformation des rapports de force (http://www.uni-t.fr/un-nouveau-cycle-de-nouveaux-horizons/)

Mais cet engagement à distance, (même si cette notion de distance se doit d’être interrogée. De quelle distance parle-t-on, quand la mobilité des tunisiens de l’étranger n’a cessé d’augmenter depuis 2011 ? Quand des retours provisoires voire définitifs se sont faits ? Quand des liens avec les familles au sens large ne cessent de se développer ? Cette « distance » qu’on aime à mobiliser pour évoquer les relations des Tunisiens Résidents à l’Etranger, avec le reste du peuple ne serait-elle pas une construction idéologique de la séparation ?), se traduit par un engagement dans les pays de résidence, selon différentes mobilités. La citoyenneté tunisienne, se croise alors avec d’autres citoyennetés, formant cette hybriditation, se traduisant sur le plan des dispositifs émotionnels, mais sur le plan d’engagement. Au moment où le populisme ne cesse de croitre en se dirigeant contre différentes minorités, le combat des tunisiens à l’étranger, s’ancre aussi dans une perspective de lutte contre les discriminations, contre l’islamophobie, pour la promotion de nouveaux rapports entre les pays d’appartenances. La question des refugiés, de la démocratisation des pays arabes, de la capacité d’accueil des pays « du Nord » s’articulent dans un combat en faveur d’une nouvelle diplomatie des peuples, pour rompre avec le cynisme actuel.

Cette rencontre avec Haroun Bouazzi permet ainsi de faire le lien, de mettre en lien, différentes réalités, pour renforcer notre capacité d’analyse et d’action sur des questions qui s’imposent à nous.

Nous avons donc choisi d’aborder comme thème la défense des minorités face à la montée des populismes : leçons de l’expérience canadienne.

Présentation et retour d’expériences de l’intervenant :

Haroun BOUAZZI a cofondé en 2012 l’Association des Musulmans et des Arabes pour la Laïcité au Québec (AMAL-Québec).

Ses amis et lui sont en effet partis d’un constat regrettable : dès qu’un problème touchait la communauté musulmane, il y avait intervention d’associations qui étaient, soit rattachées à un courant religieux, soit islamophobes (à l’instar de la mouvance chalghoumiste en France). En d’autres termes, personne n’abordait le débat d’un point de vue purement citoyen.

AMAL-Québec se revendique donc comme un groupement citoyen et surtout pluriel puisqu’il met en avant toute la diversité d’une société.

Focus sur l’islamophobie au Québec :

La notion de « Laïcité » au Québec s’inscrit dans la conception portée par Jean Baubérot : la réglementation en vigueur interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires français ou dans la fonction publique, puis celle interdisant la burqa … bref toutes ces mesures d’interdiction altèrent en réalité l’égalité des droits et la liberté de conscience des individus.

En tout état de cause, un Etat démocratique et laïc doit reposer sur 3 principes :

  • la protection de la liberté de conscience de chacun ;
  • la neutralité ;
  • la séparation des institutions religieuses et étatiques

La notion d' »Islamophobie » retenue par le groupement québécois est empruntée à celle qui a été définie par le CCIF.

L’islamophobie est une forme de racisme : un groupe d’individus que l’on va racialiser, à qui on va conférer une caractéristique spécifique et une culture qui est, par définition, d’un niveau inférieur.

AMAL-Québec s’efforce de déconstruire ce système de pensée. Et pour déconstruire, il a d’abord fallu comprendre.

L’intervenant expose différents cas d’actes islamophobes au Québec.

Un focus est réalisé sur les médias et leur rôle dans la montée de ce climat délétère. Haroun BOUAZZI énumère un certain nombre de faits divers en mettant en exergue l’angle sous lequel la presse les a retranscrit.

A titre d’exemples, un homme de confession musulmane à l’origine de violences conjugales envers son épouse : ce n’est qu’à la toute fin de l’article de presse que son alcoolisme est évoqué … Aussi, on ne compte plus les expressions assez révélatrices employées dans les articles – « d’origine musulmane, « avec un accent musulman » – participant à cette racialisation.

Il est donc indéniable que la manière dont les médias traitent l’information selon si les principaux intéressés sont de confession musulmane ou non alimente cette stigmatisation de la population musulmane.

De ce fait, les éléments de langage sont cruciaux et AMAL-Québec porte une attention particulière et soutenue à la sémantique :

  • « minorité visible » = une expression bannie par le groupement car cela suggère que cette minorité est visible par rapport à une norme, qu’il y a des personnes qui ont donc le privilège d’être dans cette norme et que d’autres ne l’ont pas. L’association préfère la remplacer par l’expression de « minorité vulnérable » ;
  • « personne de couleur » = ici encore, il s’agit de créer un groupe différent par rapport à la norme. AMAL-Québec utilise la couleur réelle de peau « noir », « blanc », etc…
  • « québécois de souche » = l’association préfère utiliser l’expression « québécois d’origine canadienne française »

A noter qu’AMAL-Québec met un point d’honneur à employer le terme de « personne racisée » pour montrer que l’individu n’est pas un acteur dans ce qu’il subit, qu’il est passif dans un système qui l’oppresse.

Pistes de solutions :

La solution est essentiellement juridique : utiliser les outils du droit pour lutter contre l’islamophobie. Au Québec, on a très peu recours à des juristes et avocats en comparaison avec la France. C’est la raison pour laquelle AMAL-Québec a pris l’attache du CCIF pour s’imprégner de ses méthodes de défense.

Ensuite, il faut concevoir la stratégie. Il en existe plusieurs :

  • la stratégie révolutionnaire = confronter les institutions de manière frontale (type mouvement « Black Power » aux USA)
  • la stratégie réformiste = réformer le système en collaborant avec lui (Martin Luther King aux USA)
  • la « stratégie » dite de compromission totale (type SOS racisme en France)

AMAL-Québec se veut être un mouvement réformiste particulier qui combine à la fois les stratégies révolutionnaire et réformiste.

En tant qu’association de la société civile, elle a pour objectif d’une part, comme évoqué précédemment, d’avoir une certaine diversité dans sa composition pour mettre à mal les stéréotypes, et d’autre part, d’aller à la rencontre d’autres mouvements (féministes, syndicats de travailleurs, homosexuels, noirs, etc. …) compte-tenu du faible pourcentage de musulmans au Québec (à hauteur de 3%).

Son ambition est avant tout de créer des fronts communs pour travailler avec l’ensemble de ces groupements et œuvrer pour la justice pour tous, tout en ayant un poids au niveau politique. Le pré-requis de telles alliances étant bien évidemment de laisser chacun parler de sa propre voix.

Entre autres grandes actions auxquelles l’association a participé au Québec, la dernière date de mai 2016. Il s’agissait d’écrire une lettre au pouvoir en place pour porter la création d’une commission de lutte contre le racisme systémique dont les principaux objectifs étaient de :

– créer une convergence des luttes ;

– reconnaître le caractère « systémique » du racisme ;

– obtenir des politiques publiques

Actuellement, la commission n’a toujours pas vu le jour et le bras de fer continue avec le parti au pouvoir.

L’idée, de manière globale, c’est donc de reprendre la main dans le débat public. Pour l’intervenant, c’est ici que tout se joue : rentrer dans les partis politiques / trouver des alliés (car les musulmans sont minoritaires) / voter. Le racisme ne fonctionne que parce qu’il y a une complicité étatique. Il faut donc que les partis politiques prennent conscience qu’ils peuvent perdre le pouvoir à cause des minorités.

En France, il n’y a à l’heure actuelle aucun parti qui lutte contre l’islamophobie ; pourtant l’exemple québécois démontre bien que les avancées sont principalement liées au travail d’un parti politique qui a décidé de faire de l’islamophobie son cheval de bataille, et ce, sans concession aucune (ex. : Justin Trudeau).

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