«

»

Fév 06 2018

Imprimer ceci Article

Tunisiens de l’étranger et élections municipales, que faire ?

 

Les tunisiens de l’étranger sont depuis la révolution devenus des acteurs à part entière du processus démocratique tunisien. Non pas qu’ils étaient absents par le passé bien au contraire, pour prendre l’exemple le plus flagrant, des hommes d’affaires et intellectuels tels que Hakim Karoui ont ainsi participé à conseiller Ben Ali[1] et certaines factions de l’ancien régime, le club XXI[2] a alimenté ces trajectoires de double présence[3] en France et en Tunisie, souvent de manière très discutable, aussi bien là que ici.

Mais la démocratie tunisienne, avec ses limites, permet désormais d’agir sur l’espace publique tunisien.

Les élections d’octobre 2011 et les gouvernements successifs, ont ainsi vu de nombreux tunisienNEs de l’étranger (certes majoritairement d’anciens opposants politiques mais pas que) se faire élire comme députéEs, accéder au gouvernement et intégrer différentes instances de l’administration publique.

Il n’en reste pas moins, que si les tunisienNEs de l’étranger sont des citoyenNEs à part entière, présentEs ici ( en France ou ailleurs en diaspora) et là-bas ( à travers des engagements politiques, associatifs, mais aussi plus simplement à travers des ancrages familiaux), la question des élections municipales se pose de manière très concrète. Non pas en mobilisant les grands principes autour de la citoyenneté, mais de manière plus « quotidienne ». Quelle légitimité bénéficie les TRE[4] pour prendre la parole, s’investir et s’engager dans le cadre des élections locales ?

Bien entendu, il n’y a pas une réponse, il y a autant de réponses que de trajectoires individuelles. Là encore, nous sommes face à une difficulté à définir la catégorie des tunisiens de l’étranger, quelles expériences communes, quels intérêts partagés, quels désirs communs entre un ouvrier, un jeune étudiant, un salarié ultra diplômé, un enfant de la bourgeoisie tunisienne binationale et un enfant de l’immigration ?

Si la question ne se pose pas pour ceux qui furent sociabilisés en Tunisie, qui ont encore leur réseau amical, familial, dont la présence est connue et reconnue, et osons le terme légitime, il n’en est pas de même pour les enfants de l’immigration.

Là encore, ne sombrons pas dans les généralités. Depuis 2011, de nombreux tunisiens issus de l’immigration ont fait le choix de « retourner chez eux »[5] prenant acte selon d’une situation les poussant au départ. Mais parmi ceux qui sont restés, et qui désirent profondément continuer à s’investir pour la poursuite démocratique en Tunisie, que faire ?

Ils sont les enfants de l’immigration, immigration intérieure parfois (des campagnes aux villes, ce qui fait que pour beaucoup, quand ils disent venir de telles villes, ils ne parlent pas d’un ancrage, mais d’un lieu d’arrivée de leurs familles avant le départ pour la France), et immigration extérieure ensuite. De fait dans ces cas-là, leurs présences dans des villes n’est que celles de leurs parents, et la leurs dans le cadre des vacances, avec un réseau essentiellement familial.

Il y a ensuite ceux qui viennent de territoires avec un ancrage important, dotés d’une histoire familiale longue, et disposant d’une présence grâce à leurs noms, à leurs filiations (le arch dirons-nous pour faire simple). Et là, au réseau familial et amical, ils disposent du regard des autres, qui les considèrent comme un des « leurs ». Mais là encore, s’il y a le vernis de légitimité, quels droits vont leurs accorder les locaux pour s’ingérer de leurs affaires ?

Les parents, les grands parents tunisiens arrivés en France, nourrissaient l’espoir de revenir chez eux. Ils y ont fait construire des maisons, ont soutenus leurs familles sur place. Source de devise, d’appui logistique en cas de mobilités d’un de leurs proches, de personnes ressources en cas de pépins. Mais ce n’est pas le cas de leurs enfants ou petits-enfants, qui trop souvent ne se rêvent plus dans le territoire des origines, mais dans le pays où ils vivent.

Plus que la notion de droit, la politique en Tunisie est le monde des affiliations, des réseaux, du don et du contre don. Et s’il est normal de se battre pour la place des TRE et leurs liens avec le pays d’origine (à la condition que cela ne se fasse pas sur le dos des tunisiens de Tunisie, notamment en termes de cout financier), il est beaucoup moins « normal » de vouloir se mêler d’élections locales, si on ne réside pas sur place et si nous n’apportons pas des « choses » aux populations locales et aux territoires.

De la même manière que dans les années 2000 en militant à Garges les Gonesse, il n’était pas admissible pour moi, de voir des gens venir se mêler de la vie locale, alors que c’était soit des parachutés, soit des gens qui avaient quitté la ville depuis des années ; il n’est pas admissible de vouloir interférer dans les élections locales tunisiennes, s’il n’y a pas d’ancrages, de liens presque affectifs, de partage de l’expérience des populations.

Bien entendu, rien n’est figé. Et on peut, encore aujourd’hui faire le choix de vouloir « jouer » ces élections. Mais au-delà du simple « coup politique », c’est un ancrage de son expérience qui doit se mettre en place. C’est renoncer en partie à son mode de vie dans la cinquième puissance du monde, et faire corps avec la souffrance, les espoirs, le quotidien d’une population, pour laquelle la révolution de 2011 est souvent synonyme de chaos et de désordre. Loin de la position de l’établi, chère aux gauchistes, qui se contentent de porter des masques et d’imiter les autochtones (rien de péjoratif dans ce terme, nous sommes tous les autochtones de quelqu’un), il s’agit de faire corps.

C’est aussi partiellement, une des conséquences des nouvelles subjectivités qui ont émergé depuis la révolution. Des gens qui refusent de céder aux assignations et qui assument des hybridités sans forcément le recul de la réflexivité, en se situant dans « cette émergence des interstices -dans le chevauchement et le déplacement des domaines de différence- que se négocient les expériences intersubjectivités et collectives d’appartenance à la nation, d’intérêt commun ou de valeurs culturelle »[6]

[1] https://nawaat.org/portail/2011/02/08/hakim-el-karoui-a-conseille-ben-ali-jusquau-bout/

[2] Réseau devant servir aux acteurs de la diversité, qui a compté parmi ces membres de nombreux tunisiens. [2]. Ce Club a été fondé en 2004 à l’initiative de Hakim Al Karoui[2]. Celui-ci est aussi composé de nombreux tunisiens, voire de franco-tunisiens, intégrés dans le milieu des affaires et qu’on accusera de complaisances vis-à-vis de l’ancien régime. Parmi les membres de ce réseau, on y rencontre Mehdi Haoues, qui sera ministre du Commerce et du Tourisme dans le premier gouvernement de Mohamed Ghannouchi, puis dans celui de Beji Caid Sebsi. Dans le cas de ce dernier gouvernement, on verra ainsi de nombreux membres et responsables de l’ATUGE l’intégrer. En plus de Mehdi Haoues, on y verra Yassine Brahim[2] et Elyes Jouini.

[3] Abdelmalek Sayad, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré, Paris, Seuil, 1999.

[4] C’est la formule la plus neutre pour désigner les tunisiens résidents à l’étranger, formule administrative, mais plus facile d’usage

[5] C’est une formule que j’avais entendu lors de mon terrain pour réaliser un master 2 : Processus de transition politique tunisien. De la mutation du champ militant des Tunisiens en France à la production de nouvelles subjectivités diasporiques (2011-2013), mémoire de Master 2 mention « Etudes politiques », sous la direction de Hamit Borzaslan, EHESS, 2015,

[6] Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture, Payot, 2011, p.30

WAJDI LIMAM

Lien Permanent pour cet article : http://www.uni-t.fr/tunisiens-de-letranger-et-elections-municipales-que-faire/

Laisser un commentaire