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Nov 25 2016

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Un nouveau cycle, de nouveaux horizons

Un nouveau cycle, de nouveaux horizons

 

Depuis sa création au moment de la révolution, Unit a eu essentiellement trois objectifs.

Le premier, être un espace de fédération et de dialogue entre les tunisiens de l’étranger, au-delà de leurs engagements partisans divers et variés, à l’exclusion des éradicateurs. L’enjeu est de répondre à des questions que bon nombre se posent. Comment permettre au Tunisien de la diaspora, au tunisien issu de l’immigration, d’exister politiquement  ici en France, mais aussi dans le pays des origines la Tunisie ? Pour reprendre le sociologue Abdelmalek Sayad « La défense des immigrés, l’amélioration de leur condition, de leur promotion sur tous les plans ne peuvent plus être assurées aujourd’hui que si les intéressés eux-mêmes et, surtout, leurs enfants engagent leur actions dans la sphère politique. Cette conviction, il fallait la retraduire en terme de lutte, en faire une arme de combat »[1]. La génération des Printemps Arabes a en diaspora bousculée les repères habituels, qui est de l’immigration, qui est issu de l’immigration, qui sont les deuxièmes générations, qui sont ces tunisiens, dont l’hybridité, empêche la traditionnelle catégorisation ? Et comment dépasser les assignations à résidence symbolique, pour mieux se construire politiquement ?

Le deuxième objectif était de participer, malgré la distance, à la consolidation du processus révolutionnaire. Comment ici de France, pouvions-nous faire en sorte d’éviter le retour en arrière à l’autoritarisme ? Comment agir à distance ? Comment tisser un lien suffisamment fort entre nous ici et avec les « nôtres » en Tunisie, pour que l’action soit efficace ? Comment, une fois de plus sortir des représentations et des stéréotypes autour de ces « enfants de l’immigrations » qui provoquent amour et répulsion ? Tout ceci nous a amené à centrer nos actions sur les débats citoyens. Nous avons donc convié chercheurs, journalistes, militants et avons tenté de déconstruire nos représentations habituelles, voire structurelles, pour faire émerger de nouvelles grilles de lecture afin de mieux comprendre ce qu’il s’est passé.

Enfin, notre dernier objectif était de mettre en sens et en synergie la présence tunisienne en France avec les autres diasporas. Algériens, marocains, égyptiens, syriens. Comment penser une présence, une identité commune dans un moment de crispation identitaire ? Comment mettre en musique ces citoyennetés, et pour reprendre le titre de la revue Tumultes[2], une citoyenneté cosmopolite, et osons le terme une citoyenneté hybride.

L’histoire d’Unit, il convient encore de la rappeler. Et de ne jamais perdre de vue le contexte dans lequel cette idée fut élaborée et avec qui elle a été nourrie. Cette expérience reste profondément ancrée dans un contexte, celui des Printemps Arabes bien évidemment, sinon nous ne nous serions jamais rencontré, mais elle est issue des luttes d’une minorité dans le cadre d’une République qui depuis près de 30 ans, semble avoir trouvé son nouveau bouc émissaire à travers les populations « d’origines ». Ce constat, ne nous détermine pas. Il est là. C’est factuel. Et c’est au cœur de ces inégalités que nous nous sommes germé, afin de ne pas gerber.

Aujourd’hui, nous poursuivons notre travail, notre engagement, en faisant le pas de côté que la société moderne semble vouloir à tout prix empêcher. Le pas de côté, c’est ne plus agir dans l’urgence, ne plus dépendre des actualités, des agendas des uns et des autres. Le pas de côté c’est pouvoir prendre le temps de réfléchir de manière stratégique sur la Tunisie démocratique post 2011, sur les conséquences « d’une double présence »[3] qui n’est pas seulement une formule, mais bien plutôt une réalité de tous les instants. Le pas de côté est cette distance nécessaire pour saisir les entrelacs de tensions et de contradictions, de ces tunisiens de l’étranger. Le pas de côté c’est dire « Je », dire « Nous », dans une démarche d’acteur autonome, de sujet souverain pour reprendre les termes de Gayatri Spivak[4]. Bien qu’on tende à parfois l’oublier, la tunisienne et le tunisien peuvent parler. Parler, pour agir et penser leurs réalités, leurs présences, présences dans le monde, présence au monde, présence ici, présence là. Et ainsi se saisir de cette capacité d’énonciation pour participer à transformer. Se transformer eux d’abord, puis à travers ce changement une société tunisienne qui se découvre, qui se recouvre à chaque instant.

C’est ce pas de côté qui va ainsi nous permettre d’explorer avec plus de subtilités nos propres subjectivités, qu’on a trop longtemps voulu enferrer, enfermer dans des contradictions artificielles, souvent plus proches des préoccupations (et des intérêts) des appareils d’état français et tunisien plutôt que des multiples Tunisie, de ses périphéries, de ses centres, de ses marges.

Ces marges tunisiennes qui ne cessent de revenir vers le centre, mais surtout qui sont en train de le transformer. Les régions de l’ouest, du sud, les diasporas, les minorités ethniques, religieuses (même au sein de la famille islamique), et sexuelles transforment cette Tunisie et posent les jalons d’un modèle qui va nous permettre de dépasser un statut quo conservateur qui ne remet en cause aucun des pouvoirs économiques et symbolique, de la République tunisienne.

Parmi ces segments, les tunisiens de diaspora sont nombreux à retourner en Tunisie. Mobilisant un capital militant, politique, économique, citoyen, une expertise, pour la mettre au service du peuple tunisien. C’est ce que nous avons constaté et mis en avant lors de plusieurs colloques en 2014 et 2015. Et c’est la séquence que nous allons ici poursuivre autour des travaux de ces « ateliers hybrides diasporiques ». A partir d’expériences de tunisiens et de tunisiennes qui sont retournés en Tunisie, il s’agira de présenter les modalités pratiques de mobilités, mais surtout de faire émerger les conditions objectives de transformations de soi. Comment l’être tunisien se module t il a travers ces mouvements ? Comment la double présence prend-elle son sens à travers l’installation dans deux univers différents ? Ce sont à ces questions que nous allons tenter de répondre à travers une dizaine d’ateliers dans le cadre de « diner débat », jalonnés de deux journées d’études et d’un colloque. Il s’agit d’articuler la pratique des acteurs, la pratique réflexive, et la production de connaissance, nourrit par les principaux concernés. Une connaissance sur nous, par nous, pour nous. Ce « nous » étant au point de départ un tunisien/français, et montant vers les multiplicités des universaux.

Ce « Nous » des tunisiens de l’étranger, ce « Nous » des français d’origine, ce « Nous » qui ne peut se limiter à rester cantonné et assigné dans le ghetto de l’altérité doit se transformer en « Nous » hybride. Un « Nous » inclusif, un « Nous » incarnation de la lutte pour le pouvoir de disposer de sa voie, pour le pouvoir d’énoncer sa réalité, de se mouvoir dans des catégories heuristiquement élaborées, un « Nous » fait de désir, le désir de se retrouver, le désir de se battre, le désir de faire corps avec ces multitudes qu’incarnent la dangerosité, que sont les réfugiés, les immigrés, les prolétaires, les précarisés, les marginaux en raison de leurs orientations sexuelles, religieuses. Et au final, encore et toujours en se situant dans la mouvance, et peut être au-delà, de Spivak, un « Nous » qui est conscient de ses intérêts. Des intérêts qui ne peuvent se penser dans la limite identitaire, culturelle, mais qui en même temps ne peut se panser sans avoir affronté ces enjeux qui déterminent aujourd’hui obsessions, pratiques et engagements. Un « Nous » de pouvoir, de désir, d’intérêt. Un « Nous » prenant comme point de départ le « Je ». Enoncé librement.

[1] Abdelmalek Sayad L’immigration ou les paradoxes de l’altérité. Les enfants illégitimes. Raison d’Agir 2006

[2] Revue Tumultes 2005/1 (n° 24), Kiné

[3] Cette formule bien que plus que l’ouvrage de Bettoule Fekkar Lamiotte La Double Présence ( Seuil 2007) se nourrit une fois de plus d’une réflexion sur les travaux de Sayad Abdelmalek, La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré (Le Seuil1999)

[4] Gayatri Chakravorty Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in Cary Nelson,Lawrence Grossberg, Marxism and the Interpretation of Culture, Chicago, University of Illinois Press, 1988. (Les Subalternes peuvent-illes parler ?, traduction française de Jérôme Vidal, Éditions Amsterdam, 2006

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